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Miléna Santoro, «L'Association internationale des études québécoises est menacée de disparition»

Texte paru dans Le Devoir du 12 février, p. A7.




Washington, le 8 février 2018



Monsieur Philippe Couillard
Premier ministre
Ministère du Conseil exécutif
Édifice Honoré-Mercier
835, boulevard René-Lévesque Est, 3e étage
Québec (Québec) G1A 1B4


Objet : La volonté politique de soutenir le travail de l’Association internationale des études québécoises n’y est plus. L’AIEQ fait face à sa disparition.


Monsieur le Premier ministre,

Depuis vingt ans, l’Association internationale des études québécoises (AIEQ) bâtit et entretient un réseau d’étudiants, de chercheurs, d’universitaires et d'amoureux du Québec partout à travers le monde. En cette année de notre 20e anniversaire, l’AIEQ célèbre avec fierté plus de 320 tournées d’auteur.e.s et de cinéastes québécois.e.s à l’international, l’octroi de bourses d’excellence et de recherche à des centaines de récipiendaires, l’organisation de nombreux colloques scientifiques ainsi que des partenariats et collaborations avec maints organismes, associations et centres d’études québécoises, y compris les représentations du Québec à l’étranger. Depuis deux décennies, notre réseau sert de levier à la politique internationale du Québec, parce que nos membres offrent des cours ou organisent des événements qui ont fait découvrir et mieux comprendre le Québec à des centaines de milliers d’étudiant.e.s et de citoyen.e.s, tant au Québec et au Canada qu’à l’international.

Au mois d’octobre dernier, le Conseil du trésor du Québec a décrété une coupure de notre subvention, déjà bien modeste, de 40% soit 52 000 $, ce qui aura pour effet, dès le printemps 2018, de mettre fin aux programmes de soutien à la recherche et aux onze bourses. Nous avons déjà survécu à des efforts pour abolir l’AIEQ, et cela aussi récemment qu’en décembre 2014. À l’époque, la mobilisation des membres de l’AIEQ ainsi que de 25 associations et organismes québécois représentant des milliers de citoyens a fait reculer le projet de mettre fin à ses activités. Malgré une fermeture de trois mois, deux déménagements, des centaines de pages de redditions de comptes et de documents justificatifs et un resserrement important de nos frais opérationnels, l’AIEQ a su renaître avec son dynamisme de marque, en travaillant en français partout dans le monde. Depuis avril 2015, nous avons tenu ou collaboré à trois colloques de jeunes chercheurs en études québécoises. Nous avons rétabli et bonifié notre programme de bourses permettant aux chercheurs et enseignants de venir au Québec compléter leurs recherches. Nous avons coordonné et subventionné plus de 50 tournées d’auteurs et de réalisateurs dans plus de 30 pays. Nous avons organisé des formations de formateurs à l’aide de notre outil numérique Le Québec, connais-tu ? aux États-Unis, au Brésil, en Belgique, en Espagne et en Inde. Nous avons complètement refait et modernisé notre site web et nos communications avec notre réseau par le biais des médias sociaux. Enfin, grâce à notre programme de diffusion des connaissances sur le Québec, nous avons soutenu presque cent demandes d’aide de la part des membres de notre réseau au Québec et à l’étranger. En cette seule année de notre 20e anniversaire, l’AIEQ a collaboré à la réalisation de plus de 70 événements – colloques, diffusion d’ouvrages et autres – aux quatre coins du globe. Le bilan est convainquant : l’AIEQ est un puissant outil d’éducation et de para-diplomatie qui sert à sensibiliser le monde à une meilleure compréhension du Québec et à animer l’intérêt pour les études québécoises. 

Malgré les efforts du ministère des Relations internationales et de la Francophonie pour « trouver des solutions » cet automne, cette coupure mortelle annoncée par le Conseil du trésor semble être considérée comme un fait accompli, sauf par l’AIEQ. Nous avons prouvé, pour notre part, que la logique financière, après analyse des collaborations et services rendus par les bénévoles de notre réseau et leurs institutions, est convaincante : pour un colloque de jeunes chercheurs, par exemple, le levier de la subvention de l’AIEQ a récolté sept fois sa somme. L’investissement annuel du ministère dans l’AIEQ correspond à 4,3 sous par habitant par année. Qu’on prenne telle autre donnée ou tel autre diviseur, le coût de l’AIEQ est infinitésimal en regard des bénéfices. Le ministère ne peut faire mieux au même prix ; il lui manquera toujours la masse critique des bénévoles et le soutien de leurs organismes. Le ministère et le gouvernement peuvent-ils se payer le luxe de ces économies ?

La saine gestion des fonds publics exige que des programmes et des organismes à but non-lucratif, tel que le nôtre, qui font un travail éducatif et de relations internationales, soient soutenus par l’État, car il revient à l’État de promouvoir le modèle de société, les intérêts, la langue française et la culture du Québec à travers le monde. L’AIEQ est un outil indispensable pour le Québec : grâce à son réseau qui s’étend aux universités et aux centres d’étude sur le Canada et le Québec à l’international, elle permet la diffusion d’un savoir sur le peuple québécois et ses réalisations que l’État ne pourrait jamais atteindre autrement. Sans un soutien financier approprié, comme l’a si bien dit la lettre ouverte d’il y a trois ans, « c’est tout son travail de réseautage qui s’en trouverait fortement affaibli et tout le rayonnement de la culture québécoise qui en souffrirait grandement ».  Plus encore, si l’on s’en tient au communiqué de l’été 2017 de la Politique internationale du Québec, se désinvestir de l’AIEQ serait nier l’une de ses propres grandes orientations, à savoir de promouvoir la créativitéla culturele savoir et la spécificité du Québec à travers un investissement dans la recherchel’innovation et le développement du savoir, la culture, et la langue française (Le Québec dans le monde : S’investir, agir, prospérer). Avec l’AIEQ, le MRIF dispose d’un outil capable de l’aider à mener à bien, avec retentissement, tous les éléments de cette politique. 

Nous, les membres et les amis de l’AIEQ qui formons un réseau de plus de 3000 universitaires, gens des milieux culturels, enseignants et spécialistes, tenons à assurer et à rehausser la place du Québec dans ce monde de la globalisation. Nous vous demandons donc de subventionner l’AIEQ avec un budget pérenne, adapté à ses besoins et à ses aspirations. L’AIEQ a fait ses preuves depuis 20 ans, et ne demande qu’une subvention stable afin de continuer sa mission essentielle et ses programmes indispensables qui ont tant fait pour promouvoir dans le monde la vitalité du Québec et de sa culture.

 Miléna Santoro, Georgetown University
 Présidente, Association internationale des études québécoises

Au nom du comité exécutif de l'Association internationale des études québécoises

Martin Pâquet, Université Laval
Vice-président aux affaires administratives et financières

Pascal Brissette, Université McGill
Vice-président aux affaires académiques et président du comité scientifique

Licia Soares de Souza, Brésil
Vice-présidente Amérique latine

Françoise Sule, Université de Stockholm
Vice-présidente Europe

Nallan Chakravarthy Mirakhamal, Université de Madras
Vice-présidente Asie

c.c.       M. Pierre Arcand, ministre responsable de l’Administration gouvernementale
            et de la Révision permanente des programmes
            Président du Conseil du trésor

            Mme Christine St-Pierre, ministre des Relations internationales et de la Francophonie

            Mme Marie Montpetit, ministre de la Culture et des Communications et
Ministre responsable de la Protection et de la Promotion de la langue française

Mme Hélène David, ministre responsable de l’Enseignement supérieur et
Ministre responsable de la Condition féminine

Divers médias

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GÉRARD BOUCHARD
HISTORIEN ET SOCIOLOGUE
Le gouvernement a décidé d’infliger à l’Association internationale des études québécoises (AIEQ) une deuxième coupe budgétaire, mortelle celle-là et tout aussi arbitraire que la précédente en 2015. De 230 000 $ qu’il était il y a quatre ans, son budget annuel est alors passé à 135 000 $, une somme que l’on va maintenant amputer de 52 000 $.
Selon de nombreux témoignages, ce sera malheureusement la fin de cet organisme que le gouvernement avait déjà tenté de supprimer en 2014. Cette décision ne fera pas pleurer dans les chaumières, bien sûr, non plus que dans les ministères. Et pourtant ! Il y a bien des raisons de s’en désoler.
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